Patrimoine Millavois. L’arracheur de dents : une attraction foraine

Marc Parguel
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L’arracheur de dents vers 1906, photo de Louis Vert.

En cette avant-veille de foire du 6 mai, pourquoi ne pas évoquer le souvenir d’un métier disparu au grand soulagement de tous : l’arracheur de dents. Comme nous le rappelle Juliette Andrieu : « Des médecins, au début du XXe siècle, il y en avait peu en regard d’aujourd’hui. Deux ou trois dans une ville comme Millau. Un seul dentiste pour la même population, assisté, il est vrai, du charlatan, les jours de foire » (Extrait d’un article de presse intitulé « Comment on se soignait »).

Dans les villages, l’arracheur de dents venait d’une ville voisine. Ses visites étaient périodiques et se passaient de curieuse façon. Accompagné de deux musiciens, il arrivait dans un break attelé d’une paire de chevaux. L’équipage s’immobilisait sur la place publique.

Aussitôt, quelques badauds s’approchaient. Le bouc (on lui donnait ce sobriquet à cause de sa barbiche) montait alors sur une petite caisse et, à l’aide d’un porte-voix, il invitait ses clients : « Écoutez, braves gens, surtout n’ayez pas peur, vous qui souffrez, laissez-moi abréger votre douleur. Vous ne regretterez pas de m’avoir fait confiance ». D’autres, emportés par la fougue de l’éloquence, n’hésitaient pas à dire : « messieurs, d’autres vous arrachent les dents, moi je ne les arrache pas, je les cueille ».

Après son petit discours, le bouc se tournait vers ses acolytes et leur faisait signe de commencer leur numéro. L’un faisait alors hurler sa trompette, l’autre battait vigoureusement sur son tambour. Au son bien connu de ce petit orchestre, les villageois arrivaient de plus en plus nombreux.

Bientôt, le plus courageux, ou peut-être le plus atteint, avançait de quelques pas. Le bouc le faisait asseoir sur une petite chaise sur laquelle le patient s’agrippait aux barreaux vaille que vaille.

Puis à l’aide de solides tenailles, il procédait à l’extraction, tandis que la trompette et le tambour redoublant d’ardeur arrivaient à faire une telle ambiance sonore qu’on ne pouvait pas entendre les cris du malheureux patient. Le principal ressort des effets comiques, en pantomine, étant les mésaventures d’autrui et les grimaces, les badauds regardaient l’attraction du même œil amusé que les autres spectacles.

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Peinture à l’huile représentant l’arracheur de dents vers 1860. © DR

Bien sûr, chacun connaissait l’astuce. Pourquoi alors acceptaient-ils cette comédie de charlatan ? D’abord, il n’y avait pas le choix des moyens. Je pense aussi que, malgré tout, le pittoresque de la mise en scène faisait un peu oublier la courte, mais très douloureuse opération, et que cette musique de cirque stimulait le courage. Ce ban avait un double avantage : les braillements étaient couverts par un roulement énergique qui, fort à propos, rameutait une cohue friande d’émotions fortes.

Christine Burucoa (1909-1996) se souvenait de l’arracheur de dents qui se présentait sur la place de la Capelle à Millau : « L’apogée du spectacle de la rue était donné par l’arracheur de dents. Personnellement, cette scène m’a vivement frappée, car c’est un de mes souvenirs d’enfance les plus lointains. La voiture du praticien passait en ville à grand renfort de tambours et s’installait sur la Capelle. C’était une grande berline très haute dont la caisse s’ouvrait sur le devant, donnant sur une petite plate-forme tendue de velours rouge. Les portes ornées de plaques de cuivre rutilaient. L’opérateur, qui, d’en bas, m’était apparu comme une espèce de géant barbu, faisait l’article. Si un timide client se risquait à demander ses services, il le faisait asseoir sur la plate-forme dominant l’assemblée et s’empressait aussitôt à lui arracher la dent malade cependant que son aide battait fortement du tambour pour masquer les cris du patient » (Petit folklore Millavois, conférence donnée à la société d’Études Millavoises, le 7 mars 1970, P.15)

À Compeyre, même son de cloche. Il y avait un homme dont le surnom était « Cylindre », mais son véritable nom était Austruy. Comme à ce moment-là, le monde ne se faisait pas soigner les dents, il s’était mis « dentiste ». Il arrachait les dents et donnait l’argent à son père qui n’en avait guère. Il les arrachait sur les foires. Il emmenait sa femme qui tapait sur un tambour. Quand il attrapait les pinces et que le client ouvrait la bouche, et qu’il commençait à crier, elle tapait de plus en plus fort sur le tambour, pour ne pas faire peur à celui qui viendrait après (d’après Al Canton, Millau Est, lo desrabaire de dents, p.235).

Pourquoi dit-on mentir comme un arracheur de dents ?

Usitée dès le début du XVIIe siècle, cette expression serait née, car le soigneur quasi miraculeux faisait appel à un complice, qui s’asseyait sur une chaise lui étant proposée, et ouvrait grand la bouche. L’arracheur de dents lui extirpait une fausse molaire avec une pince. Le tout avait lieu avec l’accompagnement d’un orchestre. La dent était ensuite brandie comme un trophée, et le faux client qui semblait satisfait rassurait même les plus hésitants.

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© DR

Des malades, loin d’être imaginaires, dupés, et qui allaient le regretter, montaient alors sur l’estrade où officiait l’arracheur de temps. Même si la musique couvrait les cris poussés par le malheureux, son supplice pouvait aller jusqu’à l’évanouissement, car le pauvre patient n’avait comme anesthésiant, dans le meilleur des cas, qu’un verre d’alcool. L’opération était donc, malgré les promesses, rarement indolore ! (d’après le site internet, l’internaute Expressions : mentir comme un arracheur de dents.)

Marc Parguel

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