Entre le boulevard Saint-Antoine et le boulevard Richard, à l’angle de la rue du Pont de Fer démarre la rue de la Saunerie. Son nom signifie qu’il y avait là des entrepôts de sel pour des tanneries. Jules Artières y a relevé lo prat de la saunaria en 1375 et nous rappelle que « Saunaria en roman, comme saulnerie en français, signifie grenier à sel. En 1474 et 1481, un certain Jean Guizard était garde du sel, garda de la sal, custos salis. » (Millau, ses rues, ses places, ses monuments, 1924).
Avec ses faiseurs de mottes de jadis, ses tireurs de sable, son four à chaux à jamais éteint, ses jardins ouvriers, ses pétanqueurs, son débit du batelier qui y faisait son folklore, la rue de la Saunerie remplirait à elle seule plusieurs pages d’histoire.
Des jardins et des tanneries
Depuis le Moyen Âge, les alentours de l’actuelle rue du Pont de fer étaient appelés « les Calquières », car c’était le quartier de prédilection des tanneries et mégisseries. Les calquuières étaient des édifices voués à l’exercice du métier de tanneur. Ce métier s’exerçait en bordure du Tarn, du fait des « odeurs pestilentielles » qui émanaient des cuves dans lesquelles les tanneurs lessivaient les peaux. Mais ces ateliers n’occupaient qu’une faible fraction de l’espace qui s’étendait de là jusqu’à l’hospice (Hôtel Dieu) : la plus grande partie consistait en jardins et en terrains vagues, descendant en pente naturelle irrégulière jusqu’au rivage.
Là, se trouvaient les piquets des « tendes » ou étendages de peaux et laines annexes aux mégisseries voisines. Là, les laveuses y faisaient aussi sécher leur linge et là les faiseurs de mottes se donnaient à leur industrie. Ces travailleurs tassaient avec leurs pieds, l’écorce de chêne imbibée d’eau dans des moules métalliques. Ces briques d’écorce étaient ensuite mises à sécher au soleil. Malgré les âcres relents qui montaient des fabriques, ce quartier orienté plein midi était un des plus agréables pour les travailleurs de la ville.
Ce n’était pas un point de passage important. Cependant, depuis la ruine du Pont Vieux en 1758 et avant l’ouverture du Pont Lerouge à la circulation en 1821, la route royale, arrivant du Midi par le Larzac et la Côte Roumive, franchissait le Tarn sur deux bacs. L’un d’eux situé en aval du pont, et plus léger était réservé aux piétons et aux cavaliers. Les véhicules ne pouvaient passer l’eau qu’en amont, sur « la barque haute », établie à peu près là où fut, plus tard, construit le Pont de fer. La proximité de ce point avec les mégisseries de la Grave était d’ailleurs avantageuse. Des bords du Tarn, les charrois et autres attelages remontaient le faubourg Saint Antoine (actuelle rue du pont de fer) ou la rue de la Saunerie puis entraient dans la ville.
Longtemps, la rue de la Saunerie resta un lieu destiné aux jardins. Jean-Baptiste Poujade exerçant le métier de relieur et libraire dans la grand-rue (rue droite) en 1848-1849 possédait outre sa maison de la rue droite, une terre de vigne avec colombier au terroir d’Embarry, ainsi qu’un jardin à la Saunerie.

Mais en une centaine d’années, la population millavoise ayant presque triplé : 6613 habitants en 1806, 18 754 habitants en 1901, il fallait donc envisager de nouvelles constructions. Ainsi dans le quartier du Rajol descendant vers la partie inondable du méandre, dont les terrains sont bon marché, un quartier se développe de façon anarchique, pendant la première moitié du XXe siècle, le long de trois voies de passage vers le Tarn (rues de la Saunerie, du Rajol, du champ du prieur). Il y prolifère de petites maisons individuelles ouvrières, près des mégisseries de la rue de la Saunerie, à l’écart du centre actif du « Vieux Millau ». Ces pavillons, nantis généralement d’un potager côtoient les jardins de maraîchers professionnels. C’est certainement ici que la frontière ville-campagne est la plus floue.
En juillet 1900 « Le nommé Amédée Gavalda, propriétaire à Roquetaillade, passait dans la rue de la Saunerie, conduisant un mulet attelé à une jardinière, lorsqu’arrivé au fond de ladite rue, à l’endroit où le mur qui soutient le chemin est au niveau du sol, l’attelage a été renversé dans le jardin exploité par le sieur Clément Laurens, maraîcher.
Ce dernier et plusieurs de ses voisins travaillant à proximité sont accourus pour aider Gavalda à relever mulet et véhicule ; malheureusement, l’un d’eux, le nommé Maurice Julier, maraîcher, a été victime de son dévouement. Le mulet, se débattant, l’a atteint d’un coup de pied à la tête. La blessure, quoiqu’assez grave, ne paraît cependant pas devoir entraîner des conséquences fâcheuses. » (L’Auvergnat de Paris, 8 juillet 1900).
Les mégisseries et tanneries se développèrent donnant à ces quartiers bas de Millau, une odeur spécifique, celle du tanin. Les Millavois la reconnaissaient dès le pont Lerouge. Au n° 1, s’y trouvait Tarrusson et aussi Bonnefous, au n° 7, Marcel Cammas puis Eugène Calvi en 1948, au n° 9, Jonquet puis Deruy, au n° 13 Galzin et Roger en 1948 et aussi Lafon L. Marcel Alric en 1931 (d’après Maurice Labbé). Prévôt et Carrière y avaient établi leur mégisserie-tannerie au débouché du boulevard Saint-Antoine en 1893.
« Dans la nuit de mardi (26) à mercredi (27) mars 1901, le feu s’est déclaré à l’usine de tannerie et corroierie appartenant à MM.Prévôt-Carrière, située dans la rue de la Saunerie. C’est vers une heure du matin que l’alarme a été donnée. En un clin d’œil, par suite des matières inflammables nécessaires à cette industrie, l’un des principaux corps de bâtiment ne formait plus qu’un immense brasier, dont les lueurs éclairaient une grande partie de la ville basse. Les pertes sont considérables » (L’Auvergnat de Paris, 31 mars 1901).
Le débit du batelier

Au bas de la rue de la Saunerie, le « Débit du Batelier » conserve le souvenir d’un passeur établi tout près de là, et qui, d’ailleurs, à une époque, put tenir lui-même l’estaminet. L’origine de cette barque devait remonter à la disparition du Pont de fer, emporté en 1875. Moyennant une modeste finance, des promeneurs, pouvaient ainsi, l’été, aller chercher, sur la rive d’en face, la tranquillité des « abicasses » ou la fraîcheur sous les grands arbres. Le passeur, fut longtemps un nommé Albigès.
Quant au débit de boissons, il fut la propriété entre autres, d’un Lapeyre, et eut pour gérant Émile Molinier. La maison y servait des déjeuners et des collations. Au temps de sa prospérité, la guinguette se transformait occasionnellement en dancing. Avant 1939, on y voyait danser Mme Émile Molinier au son de l’accordéon des frères Fabre (Junior jazz). En 1993, victime des inéluctables transformations du quartier de la Saunerie, il était à vendre. Il y avait bien longtemps déjà qu’on ne faisait plus de passage du Tarn en barque, qui avait motivé le nom de l’enseigne.
Le four à chaux

À proximité du Tarn, au 20 rue de la saunerie, seul vestige de l’activité chaufournières en ville, se voit le four dont la date d’édification (1850) figure sur le portail du rez-de-chaussée. La presse de l’époque l’évoque : « M. Ricard, propriétaire du four à chaux nouvellement construit au Champ du Prieur, près Millau, a l’honneur de prévenir le public qu’il vient de fixer le prix de la chaux à 1 franc la semal » (Écho de la Dourbie, 26 mai 1849). Il fut élevé à cet endroit en liaison avec l’industrie mégissière. Les mégissiers de Millau et de Creissels, une quinzaine s’y fournissaient en chaux vive ou éteinte nécessaire aux traitements de leurs peaux.
Ce four à chaux occupait quatre ouvriers. Les pierres calcaires, destinées à produire la chaux, étaient extraites d’une carrière en bordure de la côte de La Cavalerie. Le four cylindrique est bâti en briques réfractaires scellées au ciment noir. Il débouche au ras de la terrasse qui recouvre l’ensemble du bâtiment. C’était une activité risquée, aussi les accidents n’étaient pas rares : « M. André Constans, âgé de 62 ans, chaufournier, rue du Pont-de-Fer, travaillait mardi matin au four à chaux du Champ du Prieur, lorsque soudain, à la suite d’un faux mouvement, il tomba dans la matière en ignition. Au prix d’efforts surhumains le malheureux ouvrier dont les vêtements étaient en flammes et qui portait de graves brûlures au visage et aux mains, réussit à regagner la plate-forme du four et fut recueilli par un voisin qui lui prodigua les premiers soins. Malgré ses brûlures, il put ensuite regagner son domicile où le docteur Quézac lui fit un premier pansement. » (L’indépendant Millavois, 19 mars 1910)
Ce four à chaux fonctionna jusqu’au début des années 1960 où René Vayssière fut le dernier à y avoir travaillé. Ce lieu sert désormais de locaux aux « Restos du cœur ».
Une rue à vocation artistique

En entrant dans la rue se voit l’École maternelle Jean Macé, autrefois école Victor Hugo, dont le nom fut donné à une rue derrière l’établissement qui descend vers le Tarn. Cette rue de la Saunerie est devenue un pôle créatif, on y rencontre de nombreux artistes dans des domaines variés (la danse, le théâtre et la sophrologie, une école de piano, la création avec des ateliers d’Arts plastiques, mais aussi le Land Art). Sans oublier la Mégisserie Alric qui officie au 11 de la rue et qui est l’une des dernières mégisseries au monde à utiliser encore le procédé de pelanage à la chaux.
Marc Parguel


