Mercredi 11 février à Millau, une plaque de rue au nom d’Ambroise Croizat a été dévoilée derrière le centre de la Sécurité sociale. La traverse du Rec porte désormais le nom de celui qui fut l’un des acteurs majeurs de la mise en place de la Sécurité sociale. Homme de conviction, engagé politiquement et profondément attaché aux valeurs du communisme, il figure parmi les artisans de ce modèle social.
La municipalité a présenté ce choix comme une évidence, au regard de la proximité immédiate avec la CPAM, Michel Durand, adjoint, a souligné que « la Ville de Millau souhaite rendre hommage à une personnalité trop méconnue, l’un des artisans majeurs de cette conquête républicaine, et à un modèle social essentiel qui a fait l’honneur de la France », qualifiant cet hommage « d’acte de mémoire » et rappelant que « l’homme avait œuvré pour protéger chaque citoyen du berceau à la tombe ».
Plusieurs personnalités ont ensuite pris la parole pour retracer le parcours de l’ancien ministre du Travail. Le conseiller régional Pascal Mazet (PC), invité par la maire de Millau, a déclaré : « ce n’est pas un simple geste mémoriel, ce n’est pas une plaque de plus sur un mur, c’est un acte politique fort qui rappelle une vérité que certains aimeraient voir disparaître. La sécurité sociale est une conquête populaire, née de la lutte, portée par le monde du travail arrachée au capital… un choix de civilisation, attaqué méthodiquement par la droite, par le patronat, par des gouvernements successifs qui parlent de déficit quand il s’agit de droits sociaux. Inscrire le nom d’Ambroise Croizat ici, c’est aussi dire que nous n’acceptons pas l’effacement de l’histoire sociale. Nous refusons la résignation, nous refusons que la sécurité sociale devienne une assurance minimale pour les pauvres ».
L’élu régional a également souhaité « saluer avec force la section PCF de Millau qui a porté cette exigence, ainsi que le choix d’Emmanuelle Gazel d’avoir répondu favorablement à cette demande, assumer cette mémoire dans l’espace public, c’est un acte courageux dans une époque où certains préfèrent l’oubli à la clarté ».
À l’origine de la demande, le Parti communiste local militait depuis plusieurs années pour cette reconnaissance. Georges Gaubert, son représentant, s’est dit satisfait de la voir aboutir. Après avoir détaillé le parcours d’Ambroise Croizat, il a affirmé, « son nom est trop souvent oublié, comme certains cherchent à effacer les communistes de l’histoire… rappelant le fondement de la sécu, chacun cotise selon ses moyens et cotise selon ses besoins… et non l’inverse comme aujourd’hui ! ».
Parmi les personnes présentes figuraient également des représentants de la CGT et du Parti communiste. Des membres de la liste récemment annoncée de « l’alternative de gauche » avaient déployé pendant la cérémonie une banderole rappelant cette phrase d’Ambroise Croizat, « Ne parlez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux, car le patronat ne désarme jamais ».
Patrick Manguin, représentant de la CGT, a lui aussi évoqué l’action du syndicaliste, rappelant que « sous son ministère les allocations familiales avaient été doublées, les heures supplémentaires rémunérées à 50 % de plus, l’abattement sur les salaires féminins supprimé », et que l’homme « avait fortement contribué à l’amélioration du droit du travail français ».

Une lecture historique à nuancer
Plusieurs historiens invitent toutefois à dépasser une lecture strictement partisane. Dans Le Monde (26 octobre 2017), la journaliste Laura Motet rappelle que la Sécurité sociale n’est « n’est pas née d’un homme ni d’un parti, mais d’un long processus engagé bien avant 1945 », « fruit d’un consensus politique à la Libération », selon les historiens Bruno Valat et Fabrice Grenard.
Bruno Valat souligne que « sur le plan institutionnel, la continuité domine, incontestablement », rappelant que les assurances sociales ont été fondées par les lois de 1928-1932, sous des gouvernements non communistes. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 ont été préparées par le ministre Alexandre Parodi. Pour Fabrice Grenard, « dire que la Sécurité sociale est uniquement une œuvre communiste est un non-sens total ».
Concernant Ambroise Croizat, Bruno Valat rappelle qu’il « n’est devenu ministre du Travail que le 21 novembre 1945 » et qu’il « n’a donc joué aucun rôle dans les décisions fondamentales », tout en précisant qu’il a « soutenu avec beaucoup d’énergie la mise en œuvre de la législation », jouant un rôle central dans l’application concrète du système.
Le rôle d’Ambroise Croizat demeure toutefois un acteur majeur dans la mise en œuvre de la sécurité sociale et de nombreux dispositifs et acquis sociaux. Devenu ministre du Travail à l’automne 1945, il s’est investi avec une énergie considérable pour déployer sur le terrain un système encore à construire, veillant à l’installation des caisses et à l’application effective des ordonnances.
Militant communiste profondément engagé, Ambroise Croizat a porté, dans ses nombreuses actions publiques, les valeurs de solidarité et de justice sociale qui fondent l’idéal du parti. Si la Sécurité sociale n’est pas née d’un seul homme ni d’un seul parti, elle est bien le fruit d’une entente politique et sociale exceptionnelle à la Libération, un consensus large et ambitieux, devenu bien plus rare dans le débat public contemporain.
C’est sans doute aussi cela que rappelle son héritage, la capacité, à un moment clé de l’histoire, de dépasser les clivages pour bâtir un socle commun au service de tous.


