Ce vendredi 2 mai à 10 heures, devant prieuré de Creissels, ils sont venus nombreux : habitants, élus, scolaires, familles de déportés, représentants de l’État et des forces de l’ordre. Tous unis dans le silence et le recueillement, pour se souvenir des 17 Juifs de la commune, raflés à l’été 1942 et déportés à Auschwitz. Un seul est revenu. Une plaque, désormais, rappelle leurs noms.

Il y a des matinées qui marquent les consciences et la mémoire collective. Celle de ce 2 mai 2025 en fait partie. En présence du maire Jean-Louis Calvet, de la sous-préfète Juliette Beregi, de la présidente de la Communauté de communes Emmanuelle Gazel, du sénateur Alain Marc, du président de l’association pour la Mémoire des Déportés Juifs de l’Aveyron Simon Massbaum, des conseillers départementaux Hélène Rivière et Claude Assier, de nombreux élus, citoyens et écoliers, la commune de Creissels a solennellement inauguré une plaque en mémoire de ses 17 habitants juifs déportés à Auschwitz, dans le cadre du 80e anniversaire de l’ouverture du camp d’extermination.
« Nous n’oublierons jamais leurs noms »
Le maire Jean-Louis Calvet a ouvert la cérémonie en rappelant la tragédie : « Ces hommes, ces femmes, ces enfants ont été victimes de la barbarie, de la haine, alors que leur seul tort fut d’être nés juifs. Nous n’oublierons jamais leurs noms. » Dans un hommage empreint de solennité, il a salué le rôle des justes et l’importance de transmettre : « Se souvenir, c’est transmettre la vérité afin qu’elle ne se répète jamais. »

Il a également rendu hommage à Pauline Tenenhole, 11 ans, dont le visage, a-t-il dit, « a bâti une place dans notre mémoire ». Un poème émouvant rédigé par Hubert Durand, citoyen de Creissels de 95 ans, a été lu par son petit-neveu avant d’être dévoilé, gravé sur la plaque : « Tu ne peux pas être autre chose que de la vie… Tes cendres éparpillées… n’ont ensemencé que des germes d’éternité. »
Le témoignage bouleversant d’une camarade de classe
Parmi les prises de parole, celle de Jeannine Montrozier, également âgée de 95 ans, a profondément ému l’assemblée. Larmes aux yeux, elle a raconté : « En 1942, nous étions en primaire à l’école des filles Notre Dame. J’étais sur le même banc de classe que Pauline, une jeune fille souriante. Trois ou quatre familles Juives vivaient parfaitement intégrées, rue Basse, près du Prieuré. L’été, je pars en vacances chez mon grand-oncle à Ségur et une lettre de ma mère me parvient quelques jours après. Elle m’annonce l’arrestation de Pauline et de sa famille. » (elle s’interrompt, submergée par l’émotion). « Nous ne nous sommes jamais revues… »

L’émouvant récit de Simon Massbaum
L’un des moments forts de la cérémonie fut sans doute le discours intense et documenté de Simon Massbaum, président de l’Association pour la Mémoire des Déportés Juifs de l’Aveyron. L’homme, à l’origine de plaques commémoratives dans tout le département, a prononcé une allocution longue, poignante, et nécessaire.
« Auschwitz. Un nom emblématique qui renferme une énigme incompréhensible encore aujourd’hui. Un mot insupportable, un trou noir… l’expression de la désolation, le lieu de l’inimaginable et de l’indicible cruauté ; l’infamie absolue. »
Évoquant la libération du camp par les Alliés, Simon Massbaum a poursuivi : « Des milliers de cadavres faméliques jonchent le sol. […] Les nazis ont exterminé six millions de Juifs dont 1,5 million d’enfants. La Shoah. Un mot hébreu qui signifie destruction, anéantissement… »

Puis il a rappelé l’ampleur du drame local : « 76 000 Juifs déportés de France, dont 392 en Aveyron. Parmi eux, 63 enfants. » Revenant sur la rafle du 26 août 1942, il a décrit avec précision : « Ce matin-là, à Creissels, entre 5h et 7h, des familles entières sont arrêtées par des gendarmes français. Pas un seul uniforme allemand n’était présent. » Il a cité nommément plusieurs victimes, dont la famille Strykowski, les Tenenhole, Pauline, Arthur Meyer… et souligné l’horreur : « Leur autocar quitte Millau en milieu de matinée. Internés à Rivesaltes, transférés à Drancy, puis à Auschwitz. Aucun n’est revenu. »
Il a rappelé le sort de la seule rescapée, Gisèle Muller, qui, après une marche de la mort et les camps d’Auschwitz, Gross-Rosen, Bergen-Belsen et Mauthausen, fut libérée à l’agonie le 15 avril 1945 : « Rapatriée à Paris, personne ne l’attend. Son père, résistant, est mort au combat. Sa mère et ses sœurs assassinées dès leur arrivée à Birkenau. Elle est la seule rescapée des 17 Juifs de Creissels. »
Et d’ajouter, la voix serrée : « Il y a 80 ans, le monde découvrait ce qu’avaient été les conséquences de ce cancer de l’âme et de la conscience : l’antisémitisme, l’antijudaïsme, la haine viscérale des Juifs. »

« L’intolérable devient désormais tolérable »
Face à la montée de l’antisémitisme aujourd’hui, Simon Massbaum a lancé un cri d’alerte : « 80 ans après, notre mémoire est scandalisée par l’explosion des actes antisémites, y compris chez certains responsables politiques. […] Face au relativisme ambiant, Hannah Arendt nous prévenait : « La banalisation et l’amalgame paresseux produisent un Mal sans nom ». »
Et de conclure en saluant la commune de Creissels : « Monsieur le Maire, vous ajoutez à notre mémoire collective. « Ils ont leurs tombes dans les nuages », disait le poète Paul Celan. Aujourd’hui, à Creissels, ils ont une sépulture visible, paisible, où les promeneurs s’arrêteront. »

Une mémoire désormais inscrite dans la pierre
La cérémonie s’est poursuivie avec le message lu de Jacques Strykowski, petit-fils de déportés :
« Je ne les ai jamais connus, mais pour moi, leur nom sur une plaque à Creissels constitue le lieu de leur sépulture. La beauté de Creissels compense la laideur d’Auschwitz-Birkenau. »
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Enfin, les élèves de l’école ont lu le texte de la plaque avant d’interpréter, avec gravité, la Marseillaise. Des gerbes ont été déposées. Le silence est revenu.
En quittant le prieuré, les regards se sont tournés une dernière fois vers la plaque. Désormais, les noms oubliés de Creissels sont gravés à jamais dans la pierre. Et dans les cœurs.














